[Interview] Bernard Yslaire, 7 ans après

A l’occasion de la sortie du tome 7 de Sambre « Fleur de Pavé« , j’ai pu interviewé Bernard Yslaire. Déjà interviewé en avril 2009, la différence est criante. Pourtant, Bernard Yslaire a découvert il y a 5 ans que sa famille était atteinte d’une maladie génétique incurable qui se déclare sous forme d’une affection oculaire. Elle touche une partie de sa famille, mais pas lui. En découle une prise de conscience. Aujourd’hui l’homme est apaisé, l’artiste est au sommet de son art. La fin de Sambre s’annonce magistrale.

Qu’est-ce qui a changé pour vous depuis notre première rencontre ?

Ma vie a changé. Je me suis rendu compte il y a peu de temps que cette histoire de famille maudite, c’était une métaphore de la mienne. Tout est prévu pour que Bernard et Julie meurent ensemble et pourtant non, Julie survit. Julie continue l’histoire avec la culpabilité des survivants. Ce choix s’impose à moi. Plus tard, lorsque je me rends compte que je suis un survivant dans ma famille, c’est à la fois un choc et une libération : je suis obligé de redéfinir l’avenir, ce qui me reste à vivre.

Ce qui me fait souffrir ravit 1 million de lecteurs, c’est passionnant. Alors je leur suis redevable. Qu’est-ce que je peux offrir de mieux ? Pour moi, la seule chose qui a du sens c’est la beauté. Tout le monde sait ce que ça veut dire mais personne ne peut la définir.

Le seul pouvoir que j’ai face à la maladie c’est que je produis moi. Ce qui est intéressant dans le dessin, c’est la part invisible, le souvenir laissé au lecteur qui sera bien au delà de ce que je peux dessiner. Je vais essayer de faire le mieux possible.

Cela rejoint une vieille idée que j’avais sur moi-même, que j’allais commencer à dessiner à 60 ans. J’ai l’impression d’avoir tout juste commencé la bande-dessinée, d’avoir enfin la liberté, le plaisir de dessiner.  Je veux faire la plus belle fin. Je fais chaque page presque comme si c’était la dernière. J’ai enfin la maturité nécessaire pour faire la fin, l’apothéose, finir en beauté.

Je veux faire la plus belle fin. Je fais chaque page presque comme si c’était la dernière.

Julie est devenue la personnage principale au fil des albums. Est-ce que c’était prévu ?

Non, ce n’était pas prévu, mais un peu comme D’Artagnan dans Les 3 Mousquetaires, Julie n’est pas Sambre mais c’est elle qui fait l’histoire. Dans le 3ème album, la fin était déjà écrite. Julie, menacée par le peintre, devait être sauvée par Bernard. Quand j’ai dessinée la scène, je me suis dit que ce n’était pas possible que Julie ne réagisse pas, qu’elle soit la victime. Là, à ce moment, elle devient actrice de son destin. Ca m’a toujours paru très pompeux les artistes qui disent que les personnages leur échappent, mais quelque part, ça m’est arrivé !

Le but du scénario n’est pas de tout prévoir. Il doit être le plus ouvert possible et réceptif à la situation. La cohérence se crée lorsque je mets en scène les personnages. J’ai repris le mythe de Roméo et Juliette, mais lorsque je l’ai dessiné je me suis rendu compte de façon inconsciente que la tragédie c’était de survivre.

un peu comme D’Artagnan dans les 3 Mousquetaires, Julie n’est pas Sambre mais c’est elle qui fait l’histoire

Le tome 7 vient de sortir. Quelle est la suite pour Sambre ?

J’ai travaillé sur les 3 albums (7, 8 et 9) en même temps. La période de publication va être très rapprochée avec une sortie par an. J’ai déjà fait une grosse partie du scénario ainsi que les couvertures. Il reste l’aventure à vivre ! Une BD c’est comme une sortie en mer. On espère qu’il n’y aura pas de tempête avant de rejoindre le port et s’il y en a, il faudra les traverser.

A la fin de Fleur de pavé, je n’ai pas eu l’impression d’avoir fini un album mais de commencer la fin. C’est le tome où j’ai pris le plus de plaisir et c’est le premier où après avoir fini, j’ai continué 2 jours plus tard sur le tome 8. Pour les lecteurs qui se demandaient si Sambre allait connaître une fin, oui elle arrive !

Et pour la Guerre des Sambre ? Où en est le projet de Sambre à la préhistoire ?

On va finir l’histoire avec Marc-Antoine Boidin. Pour moi, le cycle de la Guerre des Sambre sera fini après la publication du dernier tome de Maxime et Constance. Au début, j’avais prévu 7 générations. En le faisant, nous nous sommes rendus compte que ce qui était intéressant dans la Guerre des Sambre, c’était de comprendre le départ de la folie d’Hugo qui influence le destin de Bernard et Julie.

Concernant le cycle sur la préhistoire, c’est toujours en projet et j’ai très envie de le faire. Je ne crois pas que je confierai le dessin à quelqu’un d’autre parce que c’est intime de parler de la préhistoire, de la Genèse de Sambre. C’est le carrefour de la religion et de la théorie scientifique que développe le père d’Hugo. Pour moi, cela ne fait pas partie de la Guerre des Sambre.  Je ne sais pas encore ce qui va se passer. Aujourd’hui mon objectif est de finir Sambre. Je veux éviter l’album de trop.

Crayonné de Bernard Yslaire

Après avoir tout testé, vous revenez aux techniques classiques de dessin. Pourquoi ?

C’est encore une fois lié à ma remise en question récente. Je voulais revenir à quelque chose d’humble. Je me suis rendu compte que ça faisait 15 ans que je n’avais pas fait de dessin complet sur papier. J’ai voulu tout remettre dans le cadre, dans la planche. Progressivement, je me suis re-apprivoisé. C’est plus naturel. J’ai redécouvert le plaisir de se tromper, d’improviser et d’aller au delà de ce qui était prévu. Le dessin est devenu plus instinctif que sur un ordinateur où il n’y a aucune contrainte.

Le dessin sur planche est comme un sport. Il faut s’échauffer avant et faire attention à la météo. Il faisait très chaud pendant la réalisation de l’album. La chaleur a eu une influence sur le pot d’encre, le papier. Il fallait donc se dépêcher pour créer. Et comme chaque sportif bien entraîné, il faut faire le bon geste au bon moment. C’est une forme de transe, un orgasme. C’était apaisant.

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